Que Deezer fasse donc de la radio !
by yves on juillet 4, 2011
On m’accordera que j’ai voué depuis longtemps Deezer aux gémonies, bien solitairement. Je n’ai pas changé d’avis. Cette entreprise a été la plaie pour le développement de la musique en ligne en France, je le maintiens. Universal France et Pascal Nègre n’ont pas besoin de mon soutien, mais à la veille du référé engagé par Universal contre Deezer, je salue la détermination avec laquelle ils tiennent tête à Deezer, à un moment décisif – ils sont les seuls à l’avoir fait finalement, et ils en ont heureusement les moyens.
Il me désole pourtant qu’on n’ait pas trouvé et entendu sur les mêmes positions plus de producteurs, en particulier indépendants.
Pensez-vous, chers confrères, qu’on puisse à la fois faire ami-ami avec Deezer en mendiant auprès deux de la « visibilité », en les confortant dans leur thèse selon laquelle ils sont une sorte particulière de radio et payer la musique au prix que la paient les radios – et de l’autre espérer que durent longtemps encore les efforts d’autres sites qui paient la même musique tellement plus cher pour la mettre à la disposition du public ? Pensez-vous que ce transfert de valeur au profit de Deezer puisse durer longtemps, si Deezer venait à être conforté dans le prix bradé qui lui est consenti pour sa matière première ?
A force de renoncements au prétexte que tout centime recueilli auprès de Deezer par les temps qui courent est bon à prendre en attendant mieux, on a favorisé l’incrédulité du public face aux offres payantes de musique à la demande.
Avant de plaindre Deezer, rappelez-vous que le site a jadis été fermé par la justice pour utilisation de la musique sans accord des producteurs ; puis qu’il a défendu pendant trois ans et jusqu’à la sottise le streaming gratuit payé par la publicité, et comme cela ne rapportait pas assez, clamé que la musique lui était vendue trop cher ; puis opéré une alliance avec Orange pour brader ou même donner gratuitement en bundle des abonnements qui ne sont pas utilisés, par des consommateurs sans appétance, un non-remède génial au piratage… Et pendant ce temps le consentement a payer des abonnements pour la musique à la demande attendait.
L’aventure égoïste et si bien médiatisée de Deezer a pourri la vie d’un marché naissant depuis trois ans, en faisant perdre en premier lieu temps et argent à ses concurrents – pour son seul intérêt mais pas pour celui des artistes, auteurs ou producteurs. Le départ de Bennassaya aurait pu changer la donne – il n’en a rien été. Son successeur a persisté dans cette manière décidemment incorrigible qu’a la Maison Deezer à ne pas vouloir entendre ce que lui disent ses fournisseurs. Depuis l’été dernier, il a perdu une année qui aurait pu lui permettre de se préparer à l’arrivée de son concurrent Spotify comme service grand public, ce qui aurait été plus utile pour l’avenir du métier de la musique à la demande en France.
Rappelons une fois de plus que les sites qui ont payé des avances importantes aux majors sont les sites de musique à la demande qui voulaient établir un modèle douteux basé sur le gratuit financé par la publicité. Les autres ont perdu temps et revenus à cause de Deezer – pas à cause des avance des majors.
Au surcroit, pour les producteurs les plus modestes, la vision uniforme et « mainstream » des catalogues par Deezer, qui n’a jamais voulu scinder le gratuit et le payant selon les particularités des répertoires, a conduit des labels spécialisés à s’y donner sans contrepartie pour des revenus insignifiants. Ils y furent portés par la crainte de passer pour ringards (sic), alors qu’ils n’avaient pas, comme les majors, la masse d’un gros catalogue pour compenser un peu par du volume. Ils bénéficieront, espérons-le, du bouclier Universal pour se dégager de cette mauvaise passe.
Dernier tour de bonneteau, Deezer proclame maintenant que sans la saignée des avances aux maisons de disques, les services de musique en ligne français seraient à l’équilibre. C’est encore un mensonge délibéré et pernicieux. Il n’y aurait en somme plus besoin d’investir d’argent dans un site aujourd’hui français ou européen… juste à exploiter ces sites, dès lors que la musique leur coûterait moins cher. La vérité est autre. Au vu des enjeux actuels et des joueurs mondiaux dans la place, si on ne souhaite pas laisser tout le marché à iTunes ou Spotify, les services de musique en ligne français et européens ne doivent pas se contenter de végéter comme ils le font, en raison des conditions de marché pourries créées en France par Deezer. Ils doivent au contraire investir, et rapidement, là où c’est nécessaire : sur la qualité, les contenus, l’usage et la différenciation – pour ne plus se ressembler les uns les autres, pour créer de la valeur ajoutée, et séduire le public par leurs différences et leurs qualités. En expliquant qu’il n’y a plus besoin d’investir dans les sites, Deezer, prétend avec un cynisme total museler le développement de sa concurrence.
L’avenir de la musique à la demande est bien réel, en téléchargement à l’acte ou en streaming.
C’est le coup de pied de l’âne Deezer dans le fossé, de prétendre que la messe est dite et que l’avenir est borné.
L’avenir commence au contraire quand Deezer, cette spécialité bien française, arrête de nuire, et de toujours tirer ce marché naissant vers le bas et vers les illusions de la gratuité.
Deezer ne rêve que d’une chose, payer sa musique moins cher.
Deezer fait confondre aux naïfs la radio et la musique à la demande. En fait, Deezer veut payer la musique au prix que la radio la paie. Mais la radio n’est pas la musique à la demande.
La tarification de la musique à la demande n’est pas la tarification de la radio car est un métier utile, honorable et savant, qui implique des programme construits, qui fabriquent des succès et de la préconisation.
Fin du gratuit. Ne plus confondre le coût de la musique à la demande et celui de webradios. Envisager la segmentation des offres payantes de musique à la demande.
Voilà désormais la feuille de route de la musique en ligne. Que Deezer fasse donc de la webradio, et cesse de semer la confusion !
Yves Riesel
7 comments
Bonjour,
Je n’ai jamais autant payé pour de la musique que depuis mon abonnement à un service de streaming. Faire fermer ces services ne me fera en AUCUN cas acheter des CDs ou des mp3s…
A bon entendeur…
by eMeRiKa on 4 juillet 2011 at 11 h 19 min. #
LOL!
Quel « marché naissant » ?
Tant que les maisons de disques pourront se permettre de produire d’immondes merdes, il n’y aura pas de crise du disque.
by Nykmer Oren on 4 juillet 2011 at 11 h 30 min. #
Bonjour,
Le problème est-il le même avec Spotify ?
by Jorodan on 4 juillet 2011 at 12 h 26 min. #
A 10 euros par mois, je ne vois pas comment des productions spécialisées pourront être financées puisque par définition, minoritaires, elles toucheront des miettes. A moins bien sûr qu’on soit convaincu valablement. Selon moi, le futur du streaming n’est pas monolithique en termes de catalogue offert à prix unique ; c’est par la segmentation par le répertoire ou par le prix ou par les deux que les bassins de revenus des genres non-mainstreams pourra être plus profond.
by yves on 24 août 2011 at 21 h 27 min. #
« en faisant perdre en premier lieu temps et argent à ses concurrents – pour son seul intérêt ».
C’est pas le principe d’une société commerciale et de la concurrence ça? Est-ce que c’est la faute de Deezer si ses concurrents d’alors n’ont pas su lancer leur produit?
Ceci étant je ne blaire pas Deezer, ni Qobuz d’ailleurs et pas non plus Universal Music.
by Maxime on 4 juillet 2011 at 13 h 29 min. #
Si l’on veut etre précis cher Yves, vous n’étiez pas le seul à pointer les dangers que faisait courir le modèle proposé par Deezer puisque dès 2009 CD1D et la Feppia, rejoints par de nombreux labels indépendants et certains artistes signaient une tribune dans Libération dans laquelle ces mécanismes étaient décrits… et là aussi nous n’avons pas changé d’avis et continuons depuis à le crier bien fort dans les couloirs des ministères, dans les tribunes (la dernière il y’a deux mois dans lemonde.fr), les conférences professionnelles que nous organisons. On peut nous l’accorder là aussi meme si c’est moins impressionnant que Universal !
by claquin cedric on 4 juillet 2011 at 22 h 24 min. #
Vous, les fossoyeurs de la musique ne voyez pas qu’avec votre marketing réducteur, vous êtes en train de détruire le peu de culture musicale restante en France.
Deezer or not deezer… là n’est pas la question
by maîtrenfoirus on 8 juillet 2011 at 19 h 24 min. #